L’aïkido, art de la non-violence

 

L’aïkido, art de la non-violence

Un article sur l’Aïkido paru dans le journal “Le Monde” 
LE MONDE | 06.03.04 | 13h07 * MIS A JOUR LE 06.03.04 | 19h50

Cette discipline japonaise n’est pas un sport, mais un ensemble de formes, de simulacres de conflits, visant à domestiquer la violence. Ses adeptes sont plus nombreux en France qu’au Japon.

Comme souvent dans les arts martiaux, cela commence par un salut au kamiza, la place d’honneur, où figure la photographie du fondateur :

Morihei Ueshiba, un vieil homme à barbiche, zen et droit, qu’on appelle grand professeur (O sensei). Puis on salue l’autre maître, celui du dojo, qui va transmettre à son tour, donc montrer la voie (do).  Sur le tapis, il est alors question de formes, de prises assez compliquées pour le non-initié, et toutes nommées en japonais. Elles s’enchaînent, comme des dialogues, entre deux aïkidokas. Car cet art martial n’a de sens et de pratique qu’à deux – partenaires, et non adversaires. Ce n’est pas un sport – il n’existe aucune compétition -, plutôt une affaire de relation, de communication.

Des couples en noir et blanc s’agrippent maintenant sur le tapis : blanc des kimonos, noir des hakamas, amples tuniques passées sur les pantalons. L’ensemble évoque une danse très codifiée, un jeu de prises et d’esquives, ponctué de chutes. Cela peut se pratiquer à terre ou debout, à mains nues ou avec un sabre (ken), un bâton (jo), voire un couteau (tanto), armes généralement sculptées dans le bois.

Le terme aïkido pourrait se traduire par “voie (do) de l’harmonisation (aï) du souffle vital (ki)”, “voie de l’unification des énergies”, ou bien “voie de l’harmonisation par le ki”. Le mouvement est perpétuel :

Uke, c’est-à-dire l’attaquant, s’avance vers Tori, celui qui se défend.

Uke s’engage, Tori absorbe l’attaque, l’enveloppe et, selon la technique, renvoie l’énergie à Uke, qui chute.

Ils étaient plus de deux mille à honorer ainsi leur art, samedi 7 et dimanche 8 février, dans l’une des salles du stade Charléty, à Paris. Ils formaient comme une marée humaine, agitée par paquets. A intervalles réguliers, la houle creusait un espace et les regards basculaient vers un homme aux cheveux de cendres, un Japonais âgé d’une cinquantaine d’années : Moriteru Ueshiba, petit-fils du fondateur de l’aïkido et actuel doshu, c’est-à-dire “gardien de la forme”, donc de l’art, et porte-parole de la “voie”.

On est doshu de père en fils. “C’est une charge, une responsabilité”, dit sobrement Moriteru Ueshiba. Sorti de la neutralité vestimentaire du kimono, le maître est d’une rare élégance. Stature fine et altière, décontraction, sourire, costume croisé et pull à col roulé, il a tout du prince, du gentleman. Rien ne paraît le troubler. “Le doshu, c’est un peu comme la reine d’Angleterre”, assure Christian Tissier, 53 ans, 7e dan, l’un des plus haut gradés français. Autrement dit, le doshu est un académicien, un référent. Car l’aïkido paraît d’abord être un langage, dont le gardien préserve en quelque sorte la grammaire et l’alphabet.

Selon M. Tissier, “c’est l’une de ces disciplines japonaises qui, comme les arrangements floraux ou la cérémonie du thé, projettent à travers un support – ici le corps – un idéal de pureté”.

Ancien militaire adepte du jujitsu, Morihei Ueshiba (1881-1969) fut envoyé pendant la guerre russo-japonaise, en 1904, sur le front de Mandchourie et façonna très progressivement l’aïkido, art martial de défense, à partir des années 1920. Notamment inspirée des combats de sabre, mais d’essence non violente – donc en rupture avec l’esprit guerrier d’avant Hiroshima – la discipline fut, après la seconde guerre mondiale, le premier des arts martiaux à être autorisé par les Américains.

Alliant maîtrise du corps et engagement spirituel, la pratique consiste essentiellement à se défaire d’une prise de main, à projeter l’attaquant au sol en retournant contre lui sa force, et à l’immobiliser en sollicitant ses articulations. Il existerait ainsi plusieurs centaines de formes, jouant sur l’esprit de décision, la connaissance de l’anatomie et la rapidité des réflexes.

On compterait au monde un million de pratiquants, de tous âges, de toutes catégories socioprofessionnelles et culturelles. Ils seraient environ 60 000 en France, c’est-à-dire davantage qu’au Japon, pourtant plus peuplé, répartis à parts égales entre deux fédérations rivales : la Fédération française d’aïkido, aïkibudo et affinitaires (FFAAA, aikido.com.fr) et la Fédération française d’aïkido et de budo (FFAB, ffab-aikido.fr). Deux entités que le ministère de la jeunesse et des sports souhaiterait, dans un proche avenir, voir mieux unies.

Introduit en France dans les années 1950, l’aïkido s’est longtemps développé sous l’aile protectrice de la Fédération de judo, profitant de la venue de quelques apôtres japonais et de l’intérêt d’un précurseur français, André Noquet. Appréhendée parfois comme une forme de judo supérieur, ésotérique, la discipline a connu un essor important au début des années 1980. D’une part, sous l’influence de l’un des disciples directs du fondateur, Nobuyoshi Tamura, 8e dan (branche FFAB). D’autre part, sous la houlette d’une poignée de jeunes professeurs français (aujourd’hui branche FFAAA), qui étaient partis à l’aventure, dans les années 1970, alors que d’autres rêvaient d’Inde ou de Népal, pour se former pendant six ou sept ans à l’aïkikai, l’école de Tokyo.

“J’avais découvert l’aïkido un peu par hasard en 1962, à 11 ans”, confie l’un de ces pionniers, Christian Tissier. Ce fils d’ouvrier, aujourd’hui shihan (grand maître), faisait un peu de judo à l’Alhambra, la salle parisienne où se produisait autrefois Maurice Chevallier. “Il y avait le costume… et il n’y avait pas besoin de force, c’est cela qui m’intéressait.” Bernard Palmier, 6e dan, découvrit quant à lui l’aïkido dans un baraquement de patronage : “Il y avait cette notion de non-violence, l’ambiguïté entre l’idée d’art martial et celle de paix et d’amour.

C’était très beau, très efficace.” “Un mélange curieux de complicité et de rivalité”, ajoute Franck Noël, 6e dan, issu de la même génération.

Pourquoi, ensuite, un tel engouement ? “Le Japon et la France sont deux pays de tradition”, rappelle M. Tissier. Il en ressortirait quelques ponts, des résonances. “En pleine crise économique des années 1970, raconte Arnaud Waltz, 5e dan, qui enseigne à Drancy (Seine-Saint-Denis), l’aïkido s’intégrait dans un mouvement de contre-culture, attiré par le modèle oriental, la gestion du stress, les discours sur la circulation d’énergie.” Et puis il y eut, pour adaptation à l’esprit français, Christian Tissier : “C’est le Descartes de l’aïkido, commente M. Waltz. Il a tout rationalisé.Avec lui, une forme est devenue une ligne, une rotation, une vitesse. Tout a eu un sens, tout a pu être justifié.”

L’enseignement de Christian Tissier aurait donc été comme une porte d’entrée, une traduction de ce que le monde japonais exprime généralement par métaphore; une mise en raison, comme il y aura plus tard une mise en mots intuitive et poétique par Franck Noël dans un recueil de textes intitulé Fragments de dialogue à deux inconnues.

Depuis, le profil des aïkidokas paraît avoir changé, même si les intentions premières restent balancées, comme la pratique, entre la recherche personnelle d’un développement physique et celle d’une évolution mentale. Car qu’est-ce au fond que l’aïkido ? Chacun livre sa vérité. “Une discipline d’éducation globale qui utilise les apparences du self defense“, suggère Franck Noël. “Une école de rigueur et d’exigence qu’impose la martialité“, estime Bernard Palmier. Tout compte fait : “Cinq pour cent de travail spirituel et 95 % de sueur.” De fait, les pratiquants – essentiellement adultes – s’adonnent à leur passion deux heures par semaine au minimum, sans compter les stages le week-end, et cela pendant plusieurs années, si ce n’est toute une vie.

Par essence, l’aïkido touche à la violence, ou plutôt à sa représentation. C’est un modèle pour l’exprimer, qui doit aussi permettre d’en réguler la peur. Il s’agit donc, expliquent les maîtres, de la représentation d’un conflit que l’on va chercher à résoudre harmonieusement, en utilisant des principes naturels : le travail sur la posture (centrage, verticalité), la technique (économie dans les mouvements, efficacité), la distance (vision correcte), la notion de respect de l’autre et d’intégrité.

“En fait, poursuit M. Waltz, qui enseigne en faculté et mène une thèse en sciences de l’éducation sur les effets de la catégorisation des enfants difficiles, cette simulation de la violence est d’abord une construction à deuxDeux agressivités se rencontrent, et cela débouche sur l’émergence d’une forme, une technique.” Il y a de l’art dans l’air. Et vice versa.

Dans un texte lisible à l’aïkikai de Tokyo, il est écrit que “l’aïkido vise à améliorer les relations sociales”. “Cela ne va pas sans ambiguïté !”, note Franck Noël, tant la motivation première des nouveaux pratiquants serait plutôt, semble-t-il, le développement personnel. Mais est-ce antinomique pour autant ? “Les raisons qui poussent les gens à venir à l’aïkido, constate M. Noël, ne sont généralement pas les mêmes que celles qui font que, plus tard, ils continuent…”

Au dojo parisien de M. Palmier, la discipline a provoqué ou, le plus souvent, accompagné une prise de conscience et des changements personnels chez les aïkidokas. Alain, 52 ans, 3e dan, vient ainsi d’effectuer un virage professionnel à 180°, hier dans les mignonnettes de parfum, aujourd’hui dans l’éducation spécialisée : “Avec le temps, il peut y avoir un déclic. L’aïkido me permet de ressentir des millions de choses sans parler.”

Andrea, cinq ans de pratique, a quitté la danse professionnelle et trouvé une autre dimension : “Les danseurs évoluent tous sur une même longueur d’onde, dit-elle. En aïkido, c’est chaque relation qui vit son propre espace-temps”. Jean-Marc : “C’est comme un dialogue, il y a ceux qui acceptent de négocier et ceux qui n’acceptent pas. Et puis il y a la notion de plaisir.” Enfin, Frantz, ancien élève qui anime son propre dojo, informaticien de 48 ans devenu consultant : “J’ai plus à apprendre maintenant des hommes que des machines. Quand quelqu’un fait une erreur, il est préférable de travailler avec celle-ci que de la lui reprocher.

Pour cela, l’aïkido est une voie, un moyen.”

Bernard Palmier, consultant en ressources humaines, explique comment certains concepts trouvent écho dans la vie courante. Selon lui, l’aïkido serait l’art “de se remettre en cause tout en confortant ses racines, de s’affirmer tout en s’ouvrant aux autres et en les respectant“. “En aïkido, assure-t-il, il n’y a pas de perdant. C’est toujours une stratégie gagnant-gagnant.”

Toute relation implique cependant des enjeux de pouvoir. “Le pouvoir, remarque Josette Nickels, 4e dan, qui enseigne à Châtillon-sous-Bagneux (Hauts-de-Seine), il faut le prouver chaque fois sur le tapis ! Dans d’autres arts martiaux, vous pouvez être champion du monde et le rester toute votre vie, là non !”

Sans titre de gloire, le pouvoir est éphémère, sauf à glorifier les grades. Alors, les dissensions s’expriment de manière différente. Par exemple, dans des rivalités non dites – entre écoles, entre enseignants, entre fédérations. On subodore également quelques querelles de presque gourous ou une presque querelle de modernes et d’anciens. L’actuel doshu lui-même ne ferait pas l’unanimité.

Enfin, comme dans tout groupe structuré autour d’une discipline et d’une personnalité, il reste l’apparence sectaire. Sur ce point, Franck Noël corrige : “Le salut à la photo du fondateur Ueshiba n’est pas à prendre comme un élément de culte de la personnalité. Il faut y voir une image de la discipline : chacun affirme les efforts qu’il va consentir pour aller dans la direction, la voie montrée par le maître. Bien sûr, il y a là quelque chose de l’ordre du sacré, une aspiration collective, une référence ultime, dont les pratiquants ne sont d’ailleurs pas toujours conscients.” Parfois, la photo du fondateur laisse place à un simple miroir shinto. Arnaud Waltz : “On y voit ce que l’on est, ce que l’on va devenir.”

Alors, c’est immuable, tous se resserrent, à genoux, en rang face au maître, kimono rajusté. De sorte que cela finit, comme toujours, par un salut au kamiza.

Jean-Michel Dumay

 

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