Ni dieu, ni maître

maitres-aikidoFaut-il ne suivre qu’un seul maître, un seul référent ou oser la variété au risque de l’éparpillement.
Depuis mes premiers pas sur un tatami j’ai eu l’occasion d’en croiser des maîtres, des pratiquants exceptionnels, des guides dans la voie de l’aïkido.
Lorsque ce créneau était monopolisé par les Japonais, ces stars des tatamis trainaient derrière eux une foule de courtisans, de fans, bref une cour qui m’hérissait au plus haut point (et cela ne s’est pas nécessairement arrangé quand les Japonais ont été remplacés par des maîtres plus européens).
C’est sans doute pour cela que j’ai développé très tôt le goût pour l’éclectisme, pour la variété.
Chaque maître que j’ai rencontré m’a apporté quelque chose. Certains plus que d’autres. Chacun a, par ses différences, justifié mon envie de multiplier, de varier les rencontres, les stages. Mais je ne me suis jamais arrêté sur une personnalité, sur une personne.

Sans doute parce que j’ai toujours vu la personne derrière le maître.

Ma pratique s’est ainsi nourrie de la puissante légèreté de Nobuyoshi Tamura puis de son successeur Seiichi Sugano qui n’a pour moi jamais fait la différence mais à qui je dois mon shodan. Christian Tissier est venu ensuite ouvrir l’ère non-japonaise et a résolument bouleversé le monde de l’aïkido et du mien par la même occasion. Ses qualités de pédagogue, sa créativité, son excellence technique ne sont plus à décrire. Elles sont incontestables. Mais il ne fut pas non plus pour moi le nouveau chemin, la voie unique. J’ai continué d’aller à la rencontre d’autres: Bruno Zanotti, Bernard Palmier, Seishiro Endo, Mitsugi Saotome et plus récemment Leo Tamaki, une personnalité issue du giron Tamura, évoluant en électron libre, et qui a quelque chose à offrir à l’aïkido.

Ces pointures de l’aïkido ont contribué de diverses manière à nourrir ma vision de l’aïkido et ma pratique. D’aucuns ricaneront en disant que cela ne m’a pas amené aux cimes de la perfection technique mais de cela je n’ai que faire.
Je me réjouis plutôt d’une vision “humaniste” de l’aïkido pour ne pas dire universaliste. Chacun des référents a apporté sa touche au tableau impressionniste de mon histoire aiki. Vu de près, des touches de couleurs apparemment chaotiques mais qui à une certaine distance offrent un paysage tout à fait agréable.

Ce cheminement aux antipodes des parcours inféodés à tel ou tel courant ou à tel ou tel maître a un prix et il se mesure en dan. En tant que reconnaissance par un maître le dan est une mesure du lien entre celui qui le reçoit et celui qui l’octroie. On ne verra ainsi jamais un maître octroyer un grade à un pratiquant qui ne le suit pas. La relation maître-élève reste un paradigme dominant dans les arts martiaux.

J’ai opté il y a déjà plus de 20 ans de suivre ce qui m’apparaissait être le chemin de mon aïkido. Les chemins de traverse nous emmènent peut-être moins loin et moins vite que les autoroutes mais n’est-ce pas le cheminement qui compte et non une hypothétique destination finale?

Le fait d’avoir été, très jeune, amené à donner cours d’aïkido a sans doute pour moi changé la donne de manière radicale. Masakatsu Agatsu: La vraie victoire est la victoire sur soi. La mesure de ma pratique, je la reçois de mes élèves et de personne d’autre. C’est vis-à-vis d’eux que je suis redevable. Ils sont le moteur qui m’encourage à continuer ma route. À ma mesure, je leur partage ce patchwork nourri des apports de tous ces maîtres rencontrés au long de 4 décennies de pratique mais également des innombrables que j’ai rencontré lors des stages, des sans-grades aux professeurs, des anciens aux plus jeunes.

Le senseï n’est ni dieu, ni maître, il n’est que “celui qui marche quelques pas en avant”. Je suis senseï dans mon dojo parce que c’est le nom que mes élèves ont choisi de me donner. Parce que j’ai commencé plus tôt. Parce que mon père m’a choisi l’aïkido comme mode d’éducation et m’a encouragé à poursuivre dans cette voie et parce que j’ai choisi d’en faire ma manière d’être, le plus que je peux, sans quête de perfection, avec un océan de tolérance pour mes erreurs, mes imperfections que je vois comme mon meilleur rempart contre la “prise de tête”.

A celles et ceux qui foulent le tatami de mon dojo, j’espère leur transmettre ce message d’ouverture et de curiosité. La pratique que je propose est nourrie de sources multiples. Chaque style n’est qu’un point de vue, un regard différent sur une même pratique. Certains sont plus pertinents que d’autres sans jamais être garant de vérité absolue. En offrant cette diversité jamais aboutie, mon ambition est d’ouvrir le regard des élèves du dojo au seul vrai guide de leur chemin, celui qui est en eux.

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