La cascade des intentions

Pour qu’elle raison pratiquez-vous l’aïkido? Quelle est l’intention qui a précédé et guidé votre démarche ?

Cette question il est probable que vous ne vous la posez plus tant la pratique de l’aïkido est entrée dans vos habitudes.

Au-delà de la simple question de savoir pourquoi nous aimons pratiquer l’aïkido, arrêtons-nous sur le concept d’intention

Sur un tatami, deux personnes parmi une centaine d’autres se saluent et s’apprêtent à se rencontrer. L’un arme un shomen uchi, c’est l’uke. L’autre, le tori, sent déjà l’énergie de cette attaque monter et laisse naître le déplacement qui part des hanches, de cet endroit que les Japonais appellent le hara. Les mouvements semblent faits pour se mêler et très vite ils ne feront qu’un, qui prendra la forme appelée irimi nage.

C’est ce que nous pouvons observer à distance. Mais ces aïkidokas vivent également cette expérience de l’intérieur. Que se passe-t-il en eux ? A quoi pensent-ils ? Que cherchent-ils à satisfaire ? Quelles sont leurs intentions?

Ils ne sont pas arrivés sur ce tatami, ce jour-là, par hasard.

L’intention est cette pensée qui nous met en tension, vers un objectif et donnera naissance au mouvement. Prenez un élastique, accrochez le à votre pouce et tendez le en le pinçant entre le pouce et l’index de l’autre main. L’élastique devient alors un projectile que l’on peut projeter sur un objectif placé devant nous. Cette intention a une intensité, c’est la tension de l’élastique, et une direction, celle de l’objectif que nous cherchons à atteindre. Tant que nous ne relâchons pas le pincement du pouce et de l’index, rien ne se passera mais la tension reste présente. Et avec le temps, sa perception peut se faire de plus en présente. Le désir de la relâcher oriente notre action dans un sens donné, nous ne pensons plus à rien d’autre et notre corps s’applique à s’aligner au mieux pour atteindre la cible. Puis vient le passage à l’acte, l’ordre donné aux muscles de la main de se détendre pour libérer l’élastique. L’énergie potentielle devient cinétique et le projectile de caoutchouc se dirige pour toucher l’objectif.

Lorsque nous avons l’intention de faire quelque chose, nous adoptons un comportement similaire. Il y a d’abord l’objectif, ce que nous voulons réaliser. Il y a ensuite la tension qui est fonction du désir d’atteindre cet objectif et conditionne l’énergie que nous pourrions y consacrer. Puis il y a la retenue que nous nous imposons avant d’agir et qui se résoudra dans l’action. La seule différence, mais celle-ci est essentielle, réside dans la qualité de l’objectif. Notre esprit évalue l’objectif et adopte une attitude en fonction de celui-ci.

Ce qui nous différencie des systèmes mécaniques tel que cet élastique tendu c’est que nous sommes des êtres vivants doués de conscience et de capacité cognitives fabuleuses. Notre cerveau est un organe extraordinaire qui s’est développé pour nous donner cette faculté qui a assuré la survie de nos ancêtres alors que ceux-ci n’avaient ni carapace, ni griffes, ni crocs, qu’ils ne couraient pas plus vite ou ne sautaient pas plus haut que la plupart des autres animaux qui les menaçaient ou qu’ils avaient besoin de chasser. Cette faculté c’est l’anticipation. Par l’observation, nous pouvons anticiper ce qui va se passer et adapter notre action en conséquence. C’est le mécanisme fondamental qui sous-tend notre intention. En désignant notre objectif nous anticipons sa possession et orientons notre action pour l’atteindre. La phase qui précède le passage à l’acte permet d’identifier l’intensité du désir de toucher au but. Pour illustrer ceci, tentez l’expérience suivante. Placez-vous debout, jambes jointes, face à un objet et imaginez que vous désirez cet objet avec une grande intensité. Si vous faites l’exercice pleinement vous ne manquerez pas de sentir que votre corps modifie son attitude pour pencher vers l’objet convoité. Le corps fait un infime mouvement vers l’avant comme attiré par un aimant. L’intensité du désir, cette force de l’intention tend à unifier notre corps et notre esprit pour focaliser toute notre énergie. Puis vient l’instant de l’action. Il est déclenché par la volonté ou par cette sensation puissante d’un « c’est le moment ! » libérateur. La nature de l’objectif va alors influencer notre manière d’agir. Objectif guerrier et libération d’énergie combative, objectif aimable et son cortège de douceur et d’harmonie, le geste s’aligne sur la nature de la pensée qui l’a fait naître.

Revenons à nos deux aïkidokas.

Si nous pouvons observer comment ils bougent et interagissent, il nous est impossible de déterminer quelle intention sous-tend leur action. Sans doute, une observation fine du moment précédant l’agir aurait-elle pu donner quelques indices quant à la nature de ce qu’ils cherchaient à atteindre. Tendus et focalisés tels deux combattants dans l’arène, présents et détendus dans une recherche de pratique harmonieuse, légers et dissipés tels deux amis de longues dates pratiquant dans le seul but de se retrouver et de partager une activité commune, il y a sans doute autant d’intention que de couples de pratiquants rassemblés sur le tatami. La seule manière de savoir qu’elle intention les anime est de leur demander car la gestique ne traduit pas tout, elle n’en donne que quelques qualités.

S’il est compliqué d’identifier l’intention qui prélude au mouvement et en influence la qualité, il nous faut ajouter un degré de complexité supplémentaire.

cascadeNotre cerveau travaille par niveaux. L’intention de ces pratiquants est multiple et cette multiplicité s’organise en cascade.

Prenons le cas de l’uke que nous observons. Il y a d’abord l’intention qui amène le shomen uchi. Quelle intention poursuit-il, désire-t-il vraiment frapper la tête de son partenaire, cherche-t-il à le blesser, désire-t-il simplement faire le geste une quatrième fois avant de prendre enfin le rôle de tori, ou désire-t-il apporter un geste véritable qui permettra à son partenaire de progresser dans son étude ?

Au-delà de l’intention de cette frappe, il y a celle qui l’a amené à choisir de travailler avec ce partenaire plutôt qu’un autre. Ami, connaissance, inconnu, haut gradé, débutant ou simple pratiquant dans le voisinage, qu’il ait choisi ou ait été choisi, l’intention, consciente ou non, ne manquera pas d’influencer sa pratique.

Vient ensuite ce cours ou ce stage, pourquoi assiste-t-il à ce stage, justement celui-là, et justement aujourd’hui. Qu’a-t-il vécu dans les heures qui l’ont précédé, peut-être sur la route, peut-être chez lui avant de partir, peut-être la veille ou lors du dernier cours dans son dojo ? La couleur qu’il donnera à sa pratique est alimentée par ce que cet aïkidoka vient chercher à ce moment-ci de sa pratique. Peut-être est-il en recherche de martialité, peut-être s’interroge-t-il sur la qualité de son attaque depuis que son senseï lui en a fait la remarque. Enfin, il y a les raisons qui ont poussé cette personne à pousser la porte d’un dojo d’aïkido et d’y consacrer plusieurs heures par semaine pendant toutes ces années. Selon qu’il s’agira d’une recherche d’harmonie, d’un besoin de se défouler physiquement, ou d’un apprentissage en termes de self-defence, c’est toute sa pratique qui s’en ressentira.

Si l’on résume cette cascade on obtient la séquence suivante :

  • L’intention du choix de l’aïkido
  • L’intention de participer à ce cours ou ce stage
  • L’intention du choix du partenaire
  • L’intention de l’attaque, de cette attaque à ce moment précis

Cette cascade d’intentions nous fait prendre conscience de la complexité qui prélude à la pratique d’un mouvement donné.

confluent-namurEt lorsque tori et uke se rencontrent, le mouvement devient le confluent où se mêlent les eaux chargées des intentions de chacun des partenaires. J’ai la chance de vivre à Namur, une belle ville située au confluent de la Sambre et de la Meuse. La Sambre achève de traverser une région fortement industrialisée et ses eaux s’en ressentent : traces d’hydrocarbures, et autres déchets rendent son lit peu propice à la baignade. La Meuse, elle, a traversé de vertes régions accueillantes et resplendit de son statut de fleuve en devenir. Lorsque les eaux des deux cours d’eau se rencontrent et se mêlent c’est une nouvelle histoire qui commence, combinaison originale des histoires de chacun.

Les deux aïkidokas se rencontrent de la même manière. Chacun amène ses états d’âme et contribuera à co-construire le mouvement qui les réunira pour un temps.

Et comme si cela ne suffisait pas, cette rencontre d’intentions sera aussi fonction du paysage. Régions montagneuses, défilés sinueux ou plaines verront les eaux se mêler avec plus ou moins de vigueur. Sur le tatami, le paysage c’est le maître de stage qui le dessine et avec lui toute l’histoire des maîtres qu’il a rencontré par générations successives jusque en ce et y compris la source même de l’aïkido, l’intention première, celle de ô senseï.

Lors de la pratique, c’est l’intention la plus concrète qui s’imposera. Un aïkidoka irrité par la manière d’attaquer de son uke peut oublier toutes ses intentions d’harmonie ou de gestion non-violente des conflits et entrer dans la spirale d’une pratique dure. Par contre, les intentions les plus vastes, celles qui ont orienté le choix de l’aïkido par exemple, auront un retentissement qui teintera des années de pratique.

 

article rédigé en 1997 et mis à jour le 21 décembre 2008

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