Combien d’aïkidokas pour remplacer une ampoule

Combien de chanteurs folk ça prend pour changer une ampoule? 
– Trois. Un pour la changer et deux pour écrire une chanson sur l’ancienne ampoule.

Combien d’alchimistes ça prend pour changer une ampoule? 
– Ca dépend, il faut la changer en quoi?

Combien de chirurgiens ça prend pour changer une ampoule? 
– Aucun. Ils attendent un donneur compatible et feront à ce moment là une transplantation de filament.

Combien faut-il de psychanalystes pour changer une ampoule ? 
– Aucun: l’ampoule se changera d’elle-même quand elle vraiment envie d’être changée.

Vous connaissez ces devinettes qui déclinent le remplacement d’une ampoule en fonction de différents types de personnes. 

Dès lors je vous demande:

Combien d’aïkidokas sont-ils nécessaires pour remplacer une ampoule?

Et la réponse est:

– Quinze. Un pour remplacer l’ampoule et les quatorze autres pour dire que dans leur dojo on remplace l’ampoule autrement.

Cette boutade illustre certainement une situation que vous avez vécue si vous pratiquez l’aïkido depuis plusieurs années et que vous participez à des stages rassemblant des aïkidokas de différentes origines.

L’absence de compétition qui caractérise l’aïkido ne permet pas d’éviter les dérives nées du besoin que nous avons tous — à différents degrés — de nous comparer ou alors de nous rassurer sur le fait que nous avons choisi le bon dojo, le bon style, la bonne fédération.

L’aïkido est un art martial mais n’est pas un art de combat. La pratique ne peut prendre sa pleine dimension sans un minimum de coopération entre les pratiquants. Le mouvement que les aïkidokas exécutent sont généralement montrés par le sensei qui dirige le stage puis répétés par paires de pratiquants avant le claquement de main qui annoncera le mouvement suivant.

La technique à exécuter est donc connue et tout le travail consiste à le reproduire dans l’interaction. Notre partenaire sera tantôt plus grand, plus fort, plus jeune, plus gradé. Son attaque sera lente, rapide, puissante, hésitante, légère, présente, distraite, inquiète,… La pratique prend tout son sens dans la manière d’exécuter un mouvement comme si c’était la première fois. Mouvement unique car circonstances uniques.

Et bien sûr, l’uke peut jouer le jeu ou le contrarier. Simple question d’état d’esprit.

Car, ne nous y trompons pas, le défi est énorme même s’il n’est pas exprimé: l’uke porte l’incroyable responsabilité de devoir combiner attaque sincère, présence authentique, coopération sincère, feedback constructif et d’éviter toute forme d’aggressivité inutile, de laisser-faire ou de blocage intempestif ainsi que toute forme de duplicité née de l’absence de réelle confrontation.

Si le mouvement s’exécute de manière fluide — soit parce que l’aïkidoka est expérimenté soit parce que les deux partenaires prennent soin d’éviter toute contrariété en appliquant la stratégie gagnant-gagnant « Je ne te bloque pas, tu ne me bloques pas » — il n’y aura pas grand chose à dire. Par contre si la technique ne « passe » pas, la vraie pratique Aïki commence.

Uke pourra réagir parce qu’il « ne sent pas ce qu’il s’attend à sentir ». Et ce sera tantôt justifié, tantôt symptomatique du syndrome « dans mon dojo on ne fait pas comme ça » de la devinette du changement d’ampoule. Dans le premier cas, un espace d’apprentissage dans l’interaction s’ouvre qui fera avancer les deux partenaires. Dans le second, on entre dans un univers de questionnement individuel qui pourra déboucher sur une confrontation.