Les trois pièges de l’aïkido

Hier, je regardais une video que me conseillait une amie. Elle faisait partie d’une série de videos réalisées par un sensei d’Aïkido qui tentait d’explorer la sempiternelle question de l’efficacité de l’Aïkido en tant que pratique de combat. Dans le cas de cette vidéo on peut voir ce professeur d’Aïkido tenter de se battre contre un combattant pratiquant le MMA (ne me demandez pas ce qu’est le MMA, je l’ignore. Je peux seulement y voir une pratique comparable à la boxe ou à des pratiques de full-contact équivalentes). La démonstration est assez décevante, du moins du point de vue des défenseurs de l’Aïkido. L’aïkidoka peine à éviter les frappes, essaie d’amorcer l’une ou l’autre technique mais ne va jamais très loin. Il est comme paralysé par la connaissance de son art.

MMA

En fait, ce n’est pas l’aïkidoka qui perd ici toute crédibilité, c’est la démonstration que tente cet aïkidoka.

On peut dire qu’il y a en gros deux pièges qui fonctionnent à merveille lorsqu’il est question d’étudier l’Aïkido (il y en a peut-être un troisième que j’évoquerai plus bas).

Le premier est la recherche d’une certaine efficacité en combat réel et surtout en le comparant avec d’autres pratiques martiales. Ce piège de l’efficacité au combat fait les choux gras de tous les adeptes des autres techniques de combat toutes heureuses de rabattre le caquet de ces aïkidokas qui ont la fréquente tendance à le prendre de haut en définissant leur art comme un art supérieur à tous les autres.

Aux visiteurs de mon dojo venant découvrir si l’Aïkido leur convient, j’ai l’habitude d’expliquer que s’ils cherchent à devenir des combattants de rue efficaces, ils perdront leur temps sur les tatamis d’Aïkido. Car l’Aïkido en tant que tel, et dans l’idée de combattre, n’est pas un art martial efficace au sens strict du terme. Il n’est en tout cas pas un art martial efficient (l’efficience étant un rapport entre l’énergie investie dans la pratique et l’efficacité obtenue). Je leur dis: “Si vous ne voulez pas perdre, la course à pied sera sans doute plus efficace. Et si vous voulez blesser ou tuer votre opposant, un permis de port d’arme sera sans doute également plus adéquat, du moins si l’on se limite à la phase de combat à proprement parler car il faudra gérer l’après combat.”

Pourtant – et ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit – l’Aïkido est et reste un art martial. Il peut être appris et pratiqué comme une technique de combat qui peut alors devenir redoutable. J’ai eu dans mon dojo, un aikidoka émigré du Liban qui avait appris dans cette région du monde assez perturbée un aïkido qui m’avait considérablement impressionné. Ali avait appris des techniques qui devaient fonctionner sur des assaillants dont beaucoup étaient sous l’emprise de drogues qui les rendaient quasi insensibles à la douleur. De simples clés de poignet semblaient ne pas avoir d’effet sur eux. De plus, dans le combat, on n’était pas à l’abri d’une arme blanche surgie de nulle part dans l’autre main de l’agresseur. Bref, il était clairement possible d’apprendre un aïkido de combat qui pouvait rivaliser avec pas mal d’autres arts de combat.

Mais l’aïkido ne perdait-il pas ainsi son âme?

Sans doute.

L’intérêt de ces “variations” de l’aïkido est de nous rappeler que la dimension martiale doit rester présente dans la pratique de l’aïkido.

Mais ce n’est pas pour cela qu’il faut succomber aux sirènes des Bruce Lee de circonstance.

Dans mon atelier, j’ai une visseuse électrique qui permet également de forer des trous dans des murs. Mais si je dois forer un trou dans un mur solide, je préférerai utiliser ma foreuse à percussion. Ma visseuse y parviendrait peut-être mais ce n’est pas pour cela qu’elle a été conçue. Et j’en fais un usage bien plus précieux et fréquent en tant que visseuse car je visse et je dévisse plus souvent que je ne fore dans les murs de ma maison.

Il en va de même de l’aïkido. Si je compte le nombre de fois que j’ai eu à me battre physiquement et si je compare ce nombre au nombre d’heures passées à pratiquer l’aïkido, là, je peux me dire qu’il y a un sérieux déficit d’efficacité.

Tout ça pour çà ?

Et bien non justement. Tout çà mais pas pour çà.

Les bénéfices de l’aïkido, ses bienfaits n’ont pas pour finalité de faire de nous des guerriers mais bien des êtres bienveillants dans des conditions qui nous inviteraient plutôt à nous battre.

La martialité de l’aïkido – même si elle est le plus souvent diffuse –  nous donne à vivre la  merveilleuse expérience de ne pas en venir aux mains. Non pas par lâcheté, non pas par peur mais bien par choix.

Je peux me battre. Je ne sais pas si je gagnerai même si j’ai une relative confiance dans mes ressources, mais je peux me battre. Et je CHOISIS de ne pas le faire. J’exerce mon art en transformant ce face à face qui peut dégénérer en restaurant un climat qui respecte chacune des parties de sorte que le bilan émotionnel à l’issue de la confrontation soit positif plutôt qu’à somme nulle (un gagnant et un perdant).

L’autre piège de l’aïkido qui a son lot d’aficionados est l’aïkido spirituel. Teinté d’ésotérisme quand ce n’est pas de physique quantique, l’aïkido spirituel fait une large place à un système de croyances certes attirant, certes à l’image de la vie spirituelle du fondateur de l’aïkido mais néanmoins inadéquat dans ses excès, surtout quand il devient un prétexte pour excuser la faiblesse de l’exécution technique.

On est ici aux antipodes du premier piège – celui de l’aïkido de combat –. Si dans le premier cas c’est la dimension d’art martial externe qui domine, ici c’est d’exclusivité d’art interne qu’il s’agit. Ici les mots ont pris la place des gestes, les croyances se sont substituées à l’expérience. Il faut y croire pour que ça marche et ceux qui n’adhèrent pas au paradigme sont des ignares, des mécréants.

Je ne m’étendrai pas sur ce second piège car je sens que vous bouillez d’impatience de connaître le troisième piège de l’aïkido.

Allez, je ne vous ferai pas attendre plus longtemps.

Le troisième piège est celui de l’aïkido sport ou Aïki-gymnastique. C’est l’aïkido clean le plus pratiqué et à la base de sa diffusion internationale.

Cet aïkido est bien teinté de slogans mais vous n’en trouverez que peu de manifestations sur les tatamis. C’est le tout à la technique, à l’excellence du geste, à la perfection esthétique. Et plus c’est beau plus on est en droit de se demander ce que l’on fait vraiment. Mais pourquoi se le demander? Vous posez-vous ce genre de question lorsque vous faites un match de football, ou de volley-ball, ou lorsque vous faites une partie de bowling.

Vous pratiquez parce que cela vous donne du plaisir, parce que vous aimez ça. C’est tout.

Et vous avez raison. C’est largement suffisant. Largement auto-suffisant même.

Mais ne vous demandez alors pas si votre pratique change quelque chose à votre vie au quotidien. Sans doute pas. Ou alors si peu. Ou alors apporterez-vous une réponse vague, évoquant les slogans lus dans les livres sur l’aïkido ou les folders des dojos.

Sans doute me trouverez-vous critique. Sans doute trouverez-vous que j’exagère.

Et vous avez raison. 

Car ces pièges sont en fait les révélateurs des excès des qualités de l’aïkido. 

L’aïkido est à la fois un art martial et un art de paix, à la fois une pratique corporelle et spirituelle, à la fois une activité physique pratiquée comme un sport et une philosophie de vie, à la fois une danse et un combat, à la fois une pratique et une attitude de vie,…

L’aïkido est un art martial subtil qui allie l’eau et le feu, la guerre à la paix, le rire à la concentration, le ciel et la terre, l’arme et la main nue.

La pratique de l’aïkido s’apparente plus à la pratique du funambule qu’à la course à pied. En permanence, nous oscillons entre ses dimensions opposées. Chaque fois qu’une nous accapare, nous perdons l’équilibre.

L’aïkido est avant tout une exploration de notre humanité dans ses dimensions corporelle, émotionnelle, cognitive et relationnelle.

Dès que nous croyons le saisir, il nous échappe.